Sirènes. Paramédicaux. Quelques cris. Quelques uns seulement.
Une matière liquide. Liquide et fade. Oui, de l’eau.
Et puis, presque plus rien.
Je me réveillerai, je me réveillerai.
Oui, je ne suis pas mort. Enfin, je l’espère.
Parce que quand on est mort, tout est fini.
Et puis s’il reste quelque chose, c’est qu’on est encore en vie.
Quand j’ai ouvert les yeux pour la première fois depuis plusieurs jours (ça, on me l’a dit, et j’ai encore du mal à croire qu’ils soient déjà ouverts), j’étais un peu perdu. Étendu, branché, analysé, mais par-dessus tout, perdu. J’entendais les médecins, mais seulement une fois sur quatre. Les autres fois, ils parlaient une langue qui m’était inconnue. Ils disaient des mots qui s’apparentaient à « déconnecté », « noyade », « suicide ». En fait, je n’arrivais à comprendre que deux mots : « incompréhension », et un autre. Ces mots rebondissaient dans ma tête, comme s’ils étaient les seuls que je connaissais. Et je les décortiquais en tous sens, et tous points, pour essayer d’en tirer quelque chose… Il fallait plus de temps, toujours plus de temps. Mais le temps, c’est long, surtout quand on l’attend, parce que plus on l’attend, plus il vient lentement. Et c’est à partir de ce mot qu’avait pris forme cet épisode – seulement un épisode, avec de la chance, parce que l’espoir, c’est ce qui maintient un cœur abîmé en vie. Et quand on enlève à un homme son espoir, on jette son cœur sur les épines d’un cactus et on le laisse sécher, tout seul, dans l’aridité du désert.
Et pendant longtemps, tu as été cette fille
qui chasse les nuages avec ses longs cils.
Pour ne pas trop s’étendre, disons que l’histoire qui a en son sein ledit épisode a débuté il y a de nombreux mois. Puis, elle s’est développée au fil de nuages, mais plus souvent de ciels clairs – du moins c’est le souvenir que j’en garde, parce qu’autrement, j’aurais tôt fait de tout oublier –, de ciels bien clairs et ensoleillés. C’est ce que tu as fait, jusqu’au moment où tu m’as laissé partir. Enfin, devrais-je plutôt parler du moment où tu es partie de ton côté, me laissant du mien. Parlons-en, d’ailleurs, de la confiance en la vie. C’est une partie de cette confiance aveugle que tu as éliminée, en laissant tomber mon cœur encore rouge qui battait autant qu’au commencement. Tu l’as fait tomber de l’amour, pour qu’il aille finalement s’écraser au sol. Ainsi, mes yeux n’étaient plus tellement aveugles. Et aussi bavards puissent-ils avoir voulu être, tu étais déjà trop loin pour les entendre qui appelaient doucement ton nom. Peut-être le vent soufflait-il du mauvais côté… Et tu n’allais plus revenir, malgré mon cœur encore vaillant, jusqu’à la fin.
Et je suis parti moi aussi. J’avais besoin de voir si j’étais encore capable d’aimer, et aussi d’être aimé, si je pouvais accorder cette confiance à quelqu’un, à nouveau. Mais pour un cœur qui s’use sur le bitume, difficile d’être empreint de cette confiance aveugle, tellement la douleur saisit celui qui s’y frotte. Et évidemment difficile de faire confiance si l’on n’est pas un peu aveugle. Alors jamais elle n’a même passé près de se pencher au-dessus de moi. J’ai brisé son espoir ce soir-là. J’ai tué, oui, mais elle ne me méritait pas. Et je n’allais donc pas gaspiller quoi que ce soit sur son cas. Moi aussi, j’ai jeté son cœur sur les épines dans le désert, et je l’ai laissé agoniser là. Et chaque fois qu’elle a appelé mon nom, j’ai enfoncé les pics un peu plus profondément dans sa chair, comme pour achever le travail entrepris contre son espoir, la vitalité de son cœur. Et si j’ai fait ça, c’est parce que mon énergie devait servir mes yeux, question qu’ils puissent couler sur mon cœur pour qu’il ne s’assèche pas sous le soleil du désert. Ainsi, il pouvait espérer à un peu plus de vigueur, de vie, d’énergie. Et c’était pour toi que cette énergie-là, que je conservais avarement, allait être utilisée. Pour toi et surtout pour nous deux. Parce qu’il n’est pas question, pour un cœur meurtri, de ne pas bien investir ses rares forces. Et je crois que le jeu en valait la chandelle.
« Il ne faut pas laisser se casser les choses avant de les réparer. »
Mais il était trop tard. J’ai dépensé toute l’énergie regagnée par la réflexion avec un thé aux lèvres, à tenter de réparer ce qui avait été brisé. Mais il était déjà trop tard. La réalité avait changé par ma faute. J’avais vécu hors du réel pendant trop longtemps, perdu, et j’ai tué. Et quand je suis revenu dans le vrai, il ne restait que peu d’espoir de recommencer. Très peu. Je t’avais perdue. Je suis monté sur les toits, pour voir plus loi, mais en vain. Mon cœur était vidé de son énergie. Il n’avait plus la force de garder ses yeux ouverts. Je t’avais perdue contre mon gré, et à la folie des grandeurs de ma haine envers moi-même.
« C’est un état pathologique dans lequel
on se renferme quand on est en présence de
difficultés qui paraissent insurmontables […]
On est à l’abri dans le scaphandre. »
Alors je suis allé au bord du lac, et j’ai commis l’erreur de t’y amener aussi. Et je me suis jeté à l’eau. Je voulais m’enfermer dans le scaphandre pour oublier les couteaux qui avaient volé trop bas depuis trop longtemps, et trop souvent. J’espérais ainsi pouvoir commencer la réparation de la bonne façon, et pou espérer. Du moins, juste un peu. Mais quand on est dans le scaphandre, impossible d’entendre ce qui se passe à la surface, ni de se faire entendre de ceux qui y sont. Et de toutes façons, le but-même de se cloîtrer sous l’eau, c’est de briser le lien avec le monument apparemment insurmontable, pour trouver le moyen et la force de l’escalader, plus tard, une fois la préparation à point. Mais je suis demeuré submergé longtemps, parce que le temps, c’est long. Et ce l’est encore plus quand on attend, parce qu’il prend davantage son temps. Et j’ai finalement manqué d’air.
« Interdit de mourir! »
C’est ce qu’on s’était toujours dit. Parce que quand on était un couple, si l’un de nous mourrait, l’autre se retrouvait sans l’un, seul. Toutefois, maintenant qu’on était l’un sans l’autre, seuls, la mort ne changeait rien à la solitude, puisque le mal avait déjà été commis au lac… Mais je t’ai fait quand même confiance, et je ne suis pas mort. Pas mort parce que quand on meurt, on doit s’assurer de partir en bons termes. Il faut au moins dire Adieu, quoi. Mais je n’ai pas envie de te dire Adieu, pas envie du tout, parce que ce n’est pas fini. Et quand il reste quelque chose, c’est que l’on doit vivre. Sinon, on se retrouve au bout de la Terre et on erre, comme des fantômes. Et ceux qui restent sur Terre, meurent de l’intérieur, parce que jamais ils ne pourront régler leurs comptes avec les morts, autrement qu’en mourrant.
Ainsi, dans les deux cas, qu’on soit ensemble ou pas, de mourir revient à tuer. Et je t’ai fait croire malgré moi que j’étais mort pour toi, l’autre jour, au lac. J’y suis resté trop longtemps, et tu as donc cru que c’en était fini, que j’étais parti au bout de la planète. Trop longtemps, certes, mais en fait surtout parce que tu attendais là-haut, et quand on attend trop longtemps, on finit par perdre espoir, et puis on meurt à petit feu. Je n’aurais jamais du t’amener au cours d’eau. Tu avais complètement raison. Je suis un idiot. J’ai nié la réalité, j’ai trop poussé. Je n’ai pas donné signe de vie pendant trop longtemps, là-bas, dans mon scaphandrier. Car je suis revenu à la surface. Et je me rappelle de toi, Z. Je ne t’oublierai pas. Jamais. Si je t’avais abandonnée, je serais resté au fond du lac. C’était vraiment de la fatigue, et elle ne cachait rien d’autre. J’étais encore en préparation… mais j’ai gardé le silence trop longtemps… Si je t’avais abandonnée, tu n’aurais pas su que j’étais un jour sorti du lac, que j’étais présentement dans un hôpital, à me faire soigner. Parce que je ne t’ai pas oubliée. Parce que l’autre mot dont je me souviens, c’est ton nom. Je ne l’ai pas oublié parce que depuis que je me suis réveillé, il m’empêche de dormir. J’ai un compte à régler et je ne veux pas errer au bout de la Terre. Et par-dessus tout, je tiens à toi. Ces quatre mots-là aussi, ils me hantent, quasiment, à tous les instants de mes jours et de mes nuits.
Et je ne sais même pas si tu vis encore. Je ne sais même pas si on vit encore. J’espère l’espoir. J’espère la vie. Maintenant je comprends. Je comprends à quel point j’ai eu tort de t’amener au bord du lac. Et j’espère que pour longtemps encore, on redeviendra cette fille et ce garçon aux longs cils qui chassent les nuages des ciels clairs. Je ne suis plus perdu. Je t’aperçois et je ne veux plus te perdre. Mes yeux te parlent et mon cœur aussi. Et je veux que l’encre, moyen d’autoconservation de la mémoire, coule hors de moi, de mes veines, et arrive à nous faire vivre à nouveau.