Publié par : marcperron | 9 avril, 2008

Les quatre

Première partie

 

La symétrie est une des choses qui m’a toujours obsédée. Nombreux sont les souvenirs de mon jeune âge dans lesquels je m’adonne à de simplets jeux d’enfants. Il suffit de penser au jeu des orteils symétriques. J’explique : chaque fois qu’on exerce une pression sur l’un de nos orteils, on doit appliquer la même énergie sur son homologue de l’autre pied. Toutefois, comme je n’avais évidemment pas le contrôle indépendant de chacun de ces membres, il me fallut séparer mes cinq orteils en quatre groupes : le gros orteil, son voisin immédiat qui était victime de l’habitude du premier de s’asseoir sur lui pour le pousser et le forcer à faire craquer la jointure qui le reliait au reste du pied, venaient ensuite les deux suivants, puis le tordu. Ce faisant, j’arrivais à obtenir satisfaction de ce petit jeu anodin des pareils.

 

Ensuite, venait un autre amusement, celui-là quotidien et généralement matinal. Comme plusieurs l’ont assurément expérimenté avant moi, il s’agissait tout simplement d’égaliser ou de standardiser l’endroit où le pied tombait entre les dalles de béton qui composent les trottoirs. Cependant, comme il fallait bien se distinguer à cet âge là, à place d’éviter les jonctions, je tirais mon plaisir dans le fait d’équilibrer mathématiquement et systématiquement l’endroit où la fissure raisonnablement placée à des intervalles réguliers sur le pavé touchait mon pied. Pour ce faire, je dus donc diviser mes plantes de pied en quatre parties encore. La première, le bout de mes orteils, était malheureusement trop déstabilisante pour y prendre plaisir ; la deuxième, l’articulation qui lie la plante à l’avant du pied, était celle qui m’évoquait le plus d’excitation dû à l’élan insufflé à ma démarche quand j’y marchais ; la troisième, la partie incurvée du pied, demeurait néanmoins celle où il était le plus réconfortant de ressentir la dénivellation du trottoir, car cela donnait une sensation toute spéciale : celle d’un doux massage, chose que je ne connaissais pas à cet âge (salut, anachronisme!). Puis venait la quatrième – et elle mérite une majuscule et un point, croyez-moi –, la sacrée dernière, encore plus inconfortable que la première, qui se voit par le fait même détrônée. La raison en est à la fois toute simple mais combien significative : en reposant momentanément (par bonheur) sur cette section de mon pied, je me trouvais soudainement vulnérable à tous les aléas de la nature des dalles de béton. Ayant ainsi comme seul appui l’un de mes talons, tous les grands malheurs auraient pu me tomber sur la tête, et projeter du même coup celle-ci contre le sol. Par contre, c’était elle qui donnait une raison d’être à ce modeste divertissement, car la souffrance et l’inquiétude que m’affligeait le fait de reposer sur mes talons étaient les seuls éléments qui puissent donner sa véritable valeur au plaisir.

 

J’avais en plus de cela le même genre de plaisir quaternaire avec les muscles de mes jambes, de mes bras, et parfois même ceux de mon visage. Et il n’aurait surtout pas fallu qu’on s’aperçoive de quoi que ce soit, car j’était tout de même à demi conscient de ce que ces tics impliquaient dans l’opinion des gens à l’égard de ma santé mentale…


Réponses

  1. Y’a plusieurs blogues pour adultes aussi, si l’envie te prend de nous raconter tes plaisirs symétriques actuels, lol
    C’est nice mec. Bien écrit, amusant et pourtant…j’suis sûr qu’on l’a tous fait, lol

  2. Parcelles de ce qui résonne de la pensée aux doigts, une phrase qui cache plus qu’elle ne révèle, comme je les aime… Car dans le verbe d’action “résonner” apparait une action impulsive, indépendante de toute âme motrice, de tout faiseur premier, et je ne dis pas que c’est tout à fait faux…

    Un écrit qui fait sourire à lire, pondez-en encore et toujours plus pour vous-même mais aussi pour nous autres. Merci.

    Au plaisir, Aahd


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