Deuxième partie
La musique est une chose qui m’a toujours passionnée. Elle fait partie du cercle très restreint de mes Éternels, tellement elle est encrée en moi comme (et peut-être plus que) la vie qui m’anime. De surcroît, avant même que je ne sus lire ou écrire les verbes et les nombres, je pouvais déjà lire les rythmes et les sons. Ce n’est, en fait, que plus tard que je pus lire lettres et chiffres, par l’entremise du système d’accord, cadeau de l’Amérique musicale. À ce moment n’approchait pas encore l’idée de l’âge de la raison : je n’eus d’aucune façon d’inquiétudes échéancières dans le bordage des premières notes que je couchai sur les cinq parallèles, seulement vieux d’un âge habituellement insuffisant pour se livrer à de telles occupations. Le dentier au scorbut, les quatre fils métalliques avec leur cheval, leur cousin obèse et les six parallèles y passèrent tous. Seul le multiple sourire dut se contenter de l’interprétation plus ou moins certaine. Puis, dans un élan de découverte point à l’horizon le nègre abatônné d’Amérique. Celui que l’on frappe ou que l’on balaie, que l’on cogne ou que l’on bong… Alors m’apparut une grande révélation : les mélodies du dernier siècle qui avaient été populaires avaient encouragé leurs interprètes à succomber au laxisme, en exigeant d’eux, outre les multiples talents musicaux, de ne savoir compter que jusqu’à quatre. Les premiers du XXième insistèrent sur les pairs, et cinquante automnes plus tard naquit l’amour pour le premier impair, puis ils arrêtèrent de délaisser le second. En plus, en assemblant ces mots de quatre temps, ils construisirent des compléments, des sujets et des verbes de quatre mots musicaux, et finalement fondèrent des phrases de longueurs diverses ayant toutes en commun d’être divisibles par quatre.
Cette obsession pour le quatuor en a probablement d’ailleurs rendu fou quelques uns… En fait, toutes les actions finissent par avoir leur quête initiale, leur réponse en suspens, leur nouveau questionnement, puis leur finale. Ainsi, des choses aussi simples que manger se scindent en quatre parties dans l’esprit du néo-musicien, qui prépare, attend, mange, et apprécie. Limite? Il n’interprète pas que la musique à son instrument, mais aussi le monde qui l’entoure. Et puis question de la conception des choses : que ce soit en lien ou non avec l’influence musicale de l’avant-dernier siècle de l’humanité, le cerveau humain, quand il compte, perçoit toujours plus facilement par ensembles de quatre. Peut-être est-ce en cette portance naturelle vers les quatre que s’explique l’obsession.